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N°3
Le Blaireau dans les lettres françaises...

Que disent les lettres françaises du Blaireau ? D’abord, beaucoup d’indifférence, car il n’y a pas de tradition littéraire naturaliste en France. Reste un corpus disparate qui permet de mesurer l’évolution d’un rapport marqué par la vision cynégétique, puis qui s’affine.

Le Blaireau est d’abord un cadavre dont les « poils élastiques et souples servent à faire des pinceaux » (Jean-Henri Fabre, 1881). Marcel Pagnol le décrit en 1960 : « une sorte de cochon cousu dans une peau d’ours [qui était] laid et puait horriblement ». On retrouve les clichés dévalorisants, et le dégoût devant ce cadavre « qui ne pouvait servir à rien » et ce « meurtre inutile ».

Une timide littérature rurale laisse entrevoir une approche plus généreuse lorsque l’écrivain agriculteur Taillemagre consacre un chapitre de son Bestiaire de la Terre, du Ciel et des Eaux (1980) à un jeune blaireau, mais en général il n’est qu’un élément de décor. Dans le polar Un blaireau dans la Ville close (Moros Bihan, 2021), l’assassin est comparé à un blaireau qu’on déterre, et les dialogues montrent comment perdure l’image du blaireau « solitaire et méchant » façonnée par Buffon et la chasse.

Meles meles dans les lettres

La méconnaissance de l’animal s’illustre à travers des comparaisons malheureuses. Julien Gracq estime que les écrivains sont « aussi puissamment crochés en [leur langue] que le blaireau dans son réduit » (Carnets du grand chemin, 1992) : comparaison trompeuse, le blaireau est plus souple ! Pascal Quignard, dans Rhétorique spéculative (1995), risque celle-ci, bien mal venue à propos d’une espèce sociable : « Rares sont les espèces qui échappent à toute vie collective : (…) le blaireau, moi. » L’animal sert aussi à l’occasion de faire-valoir. Dans L’homme-chevreuil (2021), Geoffroy Delorme, qui prétend avoir vécu dans les bois en chevreuil, légende ainsi une photographie de blaireaux : « Fouillou et Mimine sont des blaireaux que je croisais régulièrement. Pour eux, je faisais partie des habitants de la forêt et ne présentais pas de danger. » Plus finement, Cédric Sapin-Defour dans Où les étoiles tombent (2025) compare le couple qu’il forme avec Mathilde au « couple de blaireaux fidèles » qui fait partie de leurs « voisins » : l’association est positive, mais basée sur une légende erronée.

Il arrive ponctuellement que le propos se recentre sur le blaireau. Sylvain Tesson, au nom prédestiné, raconte dans La panthère des neiges (2019) un affût au blaireau. On relève un effort d’écriture pour dire la beauté des « fourrures noires rayées de trois lanières d’ivoire », du « long profil qu’un mouvement de tête recadrait de pleine face ». La puissance des griffes et la « mélancolie » des yeux sont soulignées, et l’auteur fait l’éloge de ce « totem de la discrétion ». Éric Chevillard raconte quant à lui, dans L’autofictif repousse du pied un blaireau mort (2021), la triste et banale expérience résumée par le titre, qui l’a suffisamment marqué pour qu’il décrive la « bête déjà raide et enflée par les gaz » en faisant part de son « affliction » ; mais que cette anecdote ait été choisie comme titre donne une idée de l’incongruité qu’il y a à évoquer le blaireau dans nos lettres, et résume l’absence de rapport avec un animal qui, au bout du compte, intéresse moins l’auteur que la mort.

Pour trouver une évocation à la fois précise, poétique et inspirante du Blaireau, il faut se tourner vers les livres de Jean Giono. Quand Giono évoque « le glissement des blaireaux » (Naissance de l’Odyssée, 1930) enfin on le voit, comme dans un croquis de Robert Hainard, avec sa robe grise qui cache ses courtes pattes et donne cette impression de glissade. Quand il évoque la « foulée lourde » des « pattes tombant presque au même endroit l’une sur l’autre », le blaireau apparait dans toute sa sensualité, bien rendue aussi par la comparaison de l’empreinte avec « une main d’enfant affamé » (L’eau vive, 1943). Savourons ce croquis de blairelle au « beau ventre large et velouté comme la nuit et qui était plein et lourd » (Regain, 1930). Giono, « heureux à en grogner comme un blaireau », esquisse ici la voie d’une littérature capable de s’ouvrir à d’autres formes de vie !

 

Rédaction : Lionel Seppoloni